Hétérogénéité des niveaux de maturité, résistances technologiques et humaines mais aussi victoires concrètes qui transforment les pratiques. Comment les coopératives agricoles naviguent-elles aujourd’hui dans la transformation IA? Loin du discours théorique, Valentin Brel, spécialiste de l'implémentation de l'IA dans les organisations industrielles, et Florent Varin, Directeur de LCA // Solutions +, nous livrent un diagnostic partagé de ce moment charnière : où en sont véritablement les coopératives ? Quels sont les vrais freins ? Et surtout, comment accélérer concrètement l'adoption ?
État des lieux
IA et coopératives agricoles : une situation hétérogène ?
Valentin Brel – Tout à fait. Aujourd’hui, la situation est contrastée. D'un côté, certaines coopératives ont vraiment pris le tournant : elles se sont saisies du sujet et avancent à rythme soutenu. De l'autre, des structures ont cumulé le retard (systèmes d'information figés, absence de CRM, ERP anciens qui ne parlent pas à l'IA, équipes qui résistent…). Mais c'est une hétérogénéité qu'on retrouve dans tous les secteurs. La vraie différence, c'est que la technologie existe déjà : elle est accessible et elle fonctionne. Pour ceux qui la laissent passer, le coût compétitif pourrait devenir lourd à porter.
Florent Varin – Ce que nous observons dans les coopératives, c'est que l'enjeu est bien compris : les dirigeants sont parfaitement conscients que l'IA va changer les règles du jeu. Le problème, c'est que les obstacles sont concrets et ils opèrent sur deux terrains à la fois : technique et humain. Tant que ces deux dimensions ne sont pas adressées ensemble, les choses ont du mal à évoluer.
Selon vous, qu'est-ce qui freine concrètement l'adoption ?
Valentin Brel – Il y a tout d’abord un frein sur le plan technique : l'héritage. L'IA veut s'interfacer avec les outils de gestion existants, mais on découvre régulièrement que beaucoup de structures fonctionnent avec des ERP obsolètes sans API exploitable ou encore qu'elles n'ont jamais mis en place de CRM. Et c'est donc souvent là que ça s'arrête : l'infrastructure ne suit pas.
Florent Varin – Dans les coopératives, le diagnostic technique est juste, mais il existe un autre frein vraiment critique : la dimension humaine. La même inquiétude revient en permanence : si l'IA prend une partie de ma responsabilité, qu'est-ce que je deviens ? C'est une peur qu'il faut affronter directement en montrant concrètement que l'IA va dégager du temps pour les tâches à vraie valeur ajoutée : la réflexion, le conseil, la décision stratégique
Débloquer la dynamique
Vous êtes ambassadeurs IA : quel rôle jouez-vous concrètement aujourd'hui ?
Valentin Brel – Le rôle reste pour l'instant très symbolique. Il prend forme surtout à travers des événements, des interventions auprès des adhérents, mais ça reste dans le cadre de ce qui existait déjà. Ce qu’il nous faut, c'est une structuration nouvelle, quelque chose de tangible et d’impactant. Il faut transformer ce role d’ambassadeur en catalyseur du changement.
Florent Varin – C'est en effet le point clé pour nous. Un ambassadeur IA ne peut pas être crédible s'il ne s'appuie que sur de la théorie. Il doit porter des victoires, des cas concrets. C'est pour ça que nous travaillons d'abord à créer ces premières réussites : elles donnent de la substance au rôle et donnent plus d’impact au message.
Comment créer ces premières victoires ?
Valentin Brel – Grâce à des quick wins visibles. Des cas où l'IA apporte clairement de la valeur et qu'on peut montrer rapidement. Par exemple : exploiter la donnée de façon systématisée, utiliser la voix comme interface, automatiser des livrables récurrents. C'est avec ces premiers succès qu'on change la dynamique. Une victoire en entraîne une autre.
Florent Varin – Exactement. Au lieu de rester dans la théorie, on identifie rapidement où l'IA crée de la valeur tangible : automatiser un rapport mensuel qui demandait des heures, optimiser un processus récurrent, générer du contenu pédagogique. Dès que ces premiers jalons sont franchis, les demandes fusent naturellement. Et c'est ça qui transforme vraiment la culture organisationnelle.
Les résultats concrets
Aujourd’hui, où observe-t-on les premiers résultats tangibles ?
Valentin Brel – Partout. En qualité et sécurité, les collaborateurs gagnent un à deux jours par semaine. En marketing, en communication, dans les fonctions commerciales, les usages se sont stabilisés. Finance et comptabilité avancent à mesure que l'IA gagne en fiabilité. On a quitté la phase du « c'est sympa à tester » pour entrer dans la transformation opérationnelle.
Florent Varin – Ce qu’on observe au sein des coopératives qui avancent avec nous, c'est qu'on ne demande plus « Doit-on utiliser l'IA ? » mais « Comment l'utiliser pour optimiser ce processus précis ? » Quand la question devient opérationnelle, les résultats suivent : gains de temps mesurables, moins d'erreurs, meilleure qualité des données. Et il y a un effet de cascade : dès qu'une fonction voit les bénéfices, les autres deviennent naturellement demandeuses.
Quelle est selon vous la vraie valeur pour les équipes ?
Valentin Brel – L'IA n'est pas là pour remplacer les gens. Elle est là pour les affranchir des tâches répétitives et peu enrichissantes. L'accès systématisé aux données, le remplissage de formulaires, la génération de brouillons, la classification : tout cela peut être automatisé. Une fois que c'est fait, les collaborateurs peuvent se concentrer sur ce qui compte : la réflexion, la prise de décision, la création, le conseil. Les domaines où l'humain excelle.
Florent Varin – C'est ce message que l’on fait passer dans les coopératives agricoles. Quand une équipe voit que l'IA va la libérer d'une tâche pénible, pour qu'elle se consacre à du stratégique, à du conseil, à du relationnel, là ce n'est plus une menace. C'est une libération. Et l'engagement s’en trouve complètement changé.
Passer à l'action
Pourriez-vous nous partager les erreurs faut-il absolument éviter ?
Valentin Brel – Première erreur: se passer d’un responsable clairement identifié. L'IA devient « l'affaire de tous », ce qui signifie qu'elle n'est la responsabilité de personne. Deuxième erreur : partir de l'outil au lieu du besoin. On voit ça trop souvent : une entreprise déploie Copilot massivement et personne ne le touche parce qu'il n'y a pas de problème à résoudre. Il faut faire l'inverse : identifier d'abord le besoin, puis choisir l'outil. Et la troisième erreur, si centrale pourtant : ignorer la psychologie du changement, les peurs que l'IA suscite. La peur paralyse. Sans l'adresser frontalement, l'adoption échoue.
Florent Varin – Dans les coopératives, on voit ces erreurs se répéter, particulièrement la deuxième. Beaucoup reçoivent des outils sans lien à un vrai besoin métier. Ce qui fonctionne chez nous, c'est d'inverser la logique : on écoute d'abord, on identifie les vrais enjeux et seulement après on propose une solution adaptée. Et nous plaçons toujours quelqu'un du métier à la tête de l'initiative, pas un responsable IT. Mais au-delà des processus, c'est l'accompagnement humain qui change vraiment la partie.
Vers quelle IA se dirige-t-on ?
Valentin Brel – La vague suivante, c'est l'IA agentique. Un système capable de décomposer lui-même une tâche complexe en étapes, de les exécuter et de progresser de manière autonome. Nous n'y sommes pas encore. Pour l'instant, on travaille avec des assistants IA supervisés par l'humain, qui combinent plusieurs outils sous contrôle. Les agents totalement autonomes présentent encore trop de risques : sécurité, coût, fiabilité. Personne n'en a en exploitation réelle. Mais la préparation s'impose !
Florent Varin – Pour les coopératives, cela signifie structurer les données dès maintenant, s'assurer que les outils communiquent entre eux, commencer à identifier les processus qui pourraient bénéficier d'une logique agentique. C'est un investissement pour les trois ou quatre années à venir, mais c'est en avançant sur les assistants d'aujourd'hui qu'on se donne les vrais choix de demain.
Pour finir, quel conseil donneriez-vous à une coopérative qui desire se lancer ?
Valentin Brel – Commencez. N'attendez pas la perfection : elle ne viendra jamais. Choisissez un outil, expérimentez sur une situation réelle, restez humble en ambition, livrez rapidement. C'est l'action qui génère l'apprentissage. Et surtout, pas d’autocensure. Beaucoup d'organisations restent bloquées en attente du moment idéal. Ce moment n'existe pas.
Florent Varin – C'est maintenant. Le marché bouge vite, la technologie est accessible, les outils sont matures. L'opportunité existe. Et pour les coopératives qui passeront à l'action maintenant, qui accepteront l'expérimentation même imparfaite, il y aura un avantage structurel décisif.
Une situation hétérogène, oui, mais pas figée. Aujourd'hui, le déploiement de l'IA au sein des coopératives agricoles est confronté à des obstacles réels - technique et humains - mais des obstacles surmontables. À condition de les affronter directement : identifier les vrais besoins, placer le bon responsable, accompagner le changement humain. L'IA ne demande plus la permission. Et pour ceux qui la saisiront, c'est une transformation majeure pour gagner en compétitivité et en efficacité.